Un décor industriel du XVIIIe siècle

Par Karin Monié. Traduction: Caroline Chevallier

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Carte actuelle du domaine de Lövsta. photo: Gabriel Hildebrand, 2018.

Le village de Lövsta est agencé selon un plan simple, avec des rues qui se croisent à angle droit. La Grand Rue, qui court d’un bout à l’autre du domaine, est pour ainsi dire rectiligne, délimitée à chaque extrémité par un portail, identique des deux côtés. En arrivant par le sud, on trouve le grand parc, le manoir, et les dépendances sur la droite, démarqués par une haute grille de fer forgé. Sur la gauche, on voit les maisons des forgerons, la chapelle, l’ancienne échoppe, l’auberge, les bureaux, et la maison de l’administrateur qui, il n’y a pas si longtemps encore, abritait le bureau de poste. Le long des portails partent, en direction de l’ouest, deux rues perpendiculaires: la rue du Sud et la rue du Nord. Et au milieu de la Grand Rue, à la hauteur de la chapelle et de l’auberge, partent deux autres rues perpendiculaires, l’une appelée la rue de l’Ouest, et l’autre, sans nom. Ces rues perpendiculaires relient la Grand Rue à la rue dite «du Bétail», beaucoup plus rudimentaire, qui lui est parallèle: une rue étroite réservée aux bêtes et au petit peuple.

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La Grand Rue côté nord. photo: Gabriel Hildebrand, 2015.

Cet environnement est encore fortement imprégné du XVIIIe siècle. Après le sac des Russes, lors de la grande guerre du Nord, Lövsta gisait en ruines, mais tout fut rapidement reconstruit de fond en comble. L’orangerie, dans le parc du manoir, avait en partie survécu à l’incendie.

La reconstruction resta à peu de choses près fidèle à l’ancien plan, à la différence que les maisons présentaient maintenant leur «flanc» à la rue, et non, comme auparavant, leur façade la plus étroite. Elles furent construites en bois et recouvertes d’un crépi ocre, couleur qui donne son unité à l’ensemble du domaine. La chapelle fut très vite rebâtie. L’orgue majestueux de Johan Niclas Cahman put être inauguré moins d’une décennie après la grande débâcle. L’espace religieux, sobrement décoré, est régulièrement utilisé pour des concerts.

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Le parc du manoir, côté sud, avec le campanile et la chapelle au fond. photo: Karl Johan Eklund, 2015.

On trouve dans la chapelle, à gauche en entrant, le vieux «banc de la honte», parfaitement conservé. C’est un banc entouré d’une haute grille, peinte en gris-bleu. Il était encore utilisé il y a moins de cent ans. Sur la droite, il y a un ensemble de bancs tournés vers la chaire, placée, elle, sur la gauche. Cet ensemble est souvent appelé «le coin des forgerons», ceux-ci étant généralement considérés comme un peu durs d’oreille; mais cette orientation reflète surtout la conviction calviniste qui fait primer, dans le service religieux, le verbe et la parole.

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La Grand Rue, rue principale de la forge, avec les maisons d’habitation, la chapelle, la maison de l’administrateur et les bureaux. photo: Gabriel Hildebrand, 2015.

Le manoir fut réédifié sur les fondations de l’ancien, en pierre, suivant le style Charles XII, et avec un toit typique en bardeaux de bois. La façade principale est orientée à l’est et tourne donc le dos, étrangement, à la Grand Rue, mais fait face au chemin qui mène le voyageur tout droit vers le lac de Skälsjö et ses maisonnettes. L’autre façade, qui donne sur le parc, est ornée d’un blason de grande dimension, celui de la famille De Geer, porté par deux lions. Le nom du maître d’oeuvre ne nous est pas parvenu.

Vers 1760, en revanche, on sait que c’est à l’architecte Jean Eric Rehn que Charles De Geer confia les travaux du manoir. Rehn dessina les deux pavillons rectangulaires qui sont au bord de l’eau, et abritent la vieille bibliothèque et le cabinet d’histoire naturelle. Il dessina également l’élégante salle à manger du manoir et la volière du parc. Le manoir contient par ailleurs des oeuvres picturales intéressantes. Parmi celles-ci, on peut citer la collection de portraits de la famille De Geer, visible dans la salle à manger, une copie du monumental élan de David Klöcker Ehrenstrahl datant des années 1680, et une collection de vues de la forge.

Au cours du XIXe siècle, dans la conjoncture favorable de l’ère industrielle, une série de changements furent apportés au manoir et à la forge. L’architecte Isak Gustaf Clason redessina le grand entrepôt en style Renaissance hollandaise, construisit une nouvelle maison pour le comptable de l’usine (l’actuelle auberge), et transforma dans le manoir deux pièces en bibliothèques, dont l’une fut destinée aux collections géographiques de Carl de Geer.

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Le manoir. photo: Gabriel Hildebrand, 2015.

Pendant cette période, le parc du manoir s’adapta au goût du XIXe siècle, sous l’influence d’Olof Strindberg, maître-horticulteur qualifié et frère de l’écrivain August Strindberg. Ce parc avait beaucoup de succès, notamment pour la splendeur de ses parterres de fleurs, et fut très bien entretenu jusqu’à la première guerre mondiale et la mort du baron Carl de Geer. Le campanile néo-gothique qui fait face à la chapelle, dans le parc, fut érigé vers 1870.

Dans les années 1960, le paysagiste Walter Bauer redonna au parc un style classique, s’inspirant du goût prédominant au milieu du XVIIIe siècle et donnant au parc l’apparence qu’il a aujourd’hui. Plusieurs oeuvres d’art, disséminées, y rappellent l’importance qu’a eue la production du fer : citons par exemple «L’Hommage aux Wallons», d’Herta Hillfon, érigé en 1969.